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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 00:39


BERNABÉ et IRÉNÉE

Conte extrait de "La crypte des vagues mortes" - recueil non publié -

Pierre-Jean BERNARD (VILLEMUS 1982)

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Le berger m'a conté l'histoire de Bernabé et Irénée
alors qu'un soir le couchant avait enflammé le ciel...

 

Chez nous, en Provence, dans presque tous les hameaux, il y a toujours, en plus du maire ou du curé, le "fada" ou la "fadade" du village (1).
Ce n'est pas que les gens y soient plus fous qu'ailleurs, mais lorsque les mauvaises langues gaspillent leur temps au soleil, elles égratignent les pauvres bougres.


Dans un village de "la vallée heureuse" (2) il existait jadis deux brebis rejetées par le troupeau et oubliées par le Berger : Irénée la bossue et Bernabé le simple.

Le père d'Irénée avait exagéré sur les bonnes bouteilles de vin toute sa vie et c'était pour cette raison que sa fille était bossue : chez nous, en Provence, on trouve facilement la cause de l'effet. Quant à Bernabé, simplet parce que trop brave, il était le fils d'un maçon italien venu ici avec sa cousine germaine pendant la guerre : chez nous, en Provence, il y a beaucoup d'italiens.

Le berger m'a raconté l'histoire d'Irénée et de Bernabé alors qu'un soir le couchant avait enflammé le ciel, et que nous étions tous les deux assis sur un rocher, le regard posé sur la vallée. Près de nous, le grelot du troupeau égrenait des sons paresseux tandis que les chiens, couchés au pied d'un cade, prenaient un repos bien mérité...

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La bossue se repose sur le pas de sa porte et Bernabé s'approche d'elle en rasant les murs... il fait très chaud et, avec le soleil qui tombe droit, les pierres blanches font mal aux yeux. Les cigales essayent de chanter mais, comme elles n'en ont pas le courage, cela commence par un léger craquètement, suivi d'un raclement qui meurt aussitôt... la bossue ouvre la bouche comme un poisson auquel il manquerait l'eau. Elle passe et repasse un mouchoir sur sa poitrine au corsage dégrafé. Ses cheveux lui collent aux tempes... Bernabé reste un moment à la contempler et son regard effleure la naissance des seins... il parle enfin :

- Il fait chaud, hein ? Tu prends le frais Irénée ?

- Tu crois ? répond-elle. On se croirait près du four du boulanger !

- Sûr ! Je m'en doutais à te voir là à gober les mouches ! Vé, je viens de finir mon restant de daube d'avant-hier et je me suis dit : tiens, si j'allais boire le café chez Irénée ! Et même un café bien fort et chaud pour me couper la soif, sinon j'avale la Durance et ses poissons !

Irénée se pousse un peu sur le vieux banc en pierres installé sous un mûrier, un arbre qui se débrouille toujours à remuer, même quand il n'y a pas de vent. Une fois que Bernabé s'est assis, Irénée se lève lentement et pose son mouchoir sur le banc, là où ses cuisses ont laissé leurs marques humides. Elle dit :

- Attends un instant, je vais moudre le café.

Elle rentre dans sa maison aux volets mi-clos. Quelques mouches y bourdonnent dans la pénombre et une vieille horloge y balance son pendule. Dehors, Bernabé attend... mais il se trouve idiot d'être assis à côté d'un mouchoir posé sur un banc, tandis que la pointe de son soulier fait des dessins dans la poussière. Alors, à son tour, il entre dans la maison aux volets mi-clos en jetant un coup d'oeil furtif derrière lui.

La porte se referme et les cigales se mettent à chanter...

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On jase dans le village : Irénée et Bernabé ont bu le café ensemble, chez elle ! Même qu'il leur a fallu tout un après-midi. Maintenant qu'ils se retrouvent tous les jours à l'heure de la sieste, on ne jase plus, on calomnie.

Tiens ! On dit que si le simplet fait un enfant à la bossue, sûrement qu'il sera taré. On dit qu'il sera laid, à cause de la bosse ; on dit qu'il sera idiot à cause de l'esprit du père. On discute, on rit, on passe le temps quoi ! On fait même des paris stupides, cependant personne ne mise son âme de chrétien...

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Des mois ont passé...

Un beau matin, Bernabé se précipite à l'église. Ses pas résonnent dans la nef principale et se mêlent à ses cris. Il cherche monsieur le curé en hurlant à faire rougir les saints de pierre :

-Monsieur le curé, monsieur le curé, Irénée a les douleurs, Irénée a les douleurs, vite !

Monsieur le curé sort du presbytère l'air surpris et s'avance vers Bernabé qui crie toujours :

- Monsieur le curé, monsieur le curé ! Irénée a les douleurs, mon irénée !

Et ses cris résonnent, et ses cris résonnent...

Bernabé, il convient de le préciser, est un bon chrétien puisqu'il va tous les dimanches à la messe... de plus, Irénée et lui n'ont plus de famille, et tous les gens sont indifférents, aussi il vient trouver monsieur le curé pour lui demander de l'aide. Ce dernier le rassure :

- Mon enfant (il regarde son ventre rond ajusté sous sa soutane), ne vous affolez pas. Voici un acte bien naturel que d'enfanter : "tu enfenteras dans la douleur".

Monsieur le curé tient son ventre rond et Bernabé l'interrompt :

- Oui, mais si cela allait mal, le Bon Dieu n'est pas là. Il nous faudrait un docteur et le docteur est à Manosque. Pour aller à la ville il faudrait la diligence, et elle est déjà passée !

Cette constatation le désespère. Monsieur le curé a joint les mains.

- Que puis-je pour vous ? demande l'homme en noir d'un air impuissant. Prions, tout ira bien.

Bernabé est tout tremblant malgré la chaleur de l'été. Monsieur le curé marmonne une prière...

Alors Bernabé part en courant en murmurant quelque chose de pas très catholique. Il sort sur le parvis de l'église, tel un démon de sa boîte, et le soleil lui saute aux yeux. Il les cache de sa main, mais celle-ci n'est pas assez grande pour masquer ses larmes. Un long moment il tourne en rond sur la place du village vide, puis il se colle contre le tronc d'un platane en sanglotant...

Les cigales se sont tues.

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C'est une main amicale qui lui caresse l'épaule. Cette main est celle d'un homme grand, d'un homme fort. Il y a dans son regard une infinie tendresse. Il est vêtu de haillons et son autre main porte un fouet. Il parle, autoritaire :

- Viens, dit-il, avec ma charrette nous allons partir pour Manosque. Là, ta femme accouchera et vous reviendrez ensemble ensuite.

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....la charrette cahote et grince sur la route blanche et poussiéreuse. Le fouet claque.Le charretier parle au cheval, et le cheval, obéissant, essaye d'éviter de son mieux les trous et les bosses. Irénée pousse de grands cris par intermittence tandis que Bernabé, qui tient la tête d'Irénée posée sur ses genoux, tremble de devoir remplacer l'office d'une sage-femme en cours de route !...

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L'enfant est venu au monde avec le chant du rossignol.

...Bernabé a remercié chaleureusement le charretier. Ce dernier n'a pas voulu d'un peu d'argent. Il a dit qu'il voyageait à travers la région pour offrir ses services à couper les lavandes, ou à trouver des nappes d'eau car il était un peu sourcier. Il a dit aussi qu'il vivait seul dans la montagne et qu'il rentrerait chez lui dès que l'hiver approcherait. Il n'a rien ajouté de plus. Puis il a longuement serré la main de Bernabé le simple, et en lui donnant une tape amicale sur la bosse il a dit :

- T'en fais pas, ce sera un beau petit !

Puis il est parti...

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Quelques jours après, Irénée et Bernabé sont de retour au village par la diligence du matin. Pour la première fois, presque tout le village se rue vers la demeure de la bossue. Les curieux entrent dans la maison, presque en force, et se bousculent autour du lit.

Sur le lit, Irénée repose, souriante, la bosse enfouie dans des coussins.
Elle est belle.


A côté d'elle, Bernabé tient l'enfant dans ses bras, étranger au bruit de basse-cour qui emplit la chambre. L'enfant est rose. Il a les yeux bleus comme le ciel au-dessus de la vallée et les cheveux blonds comme les blés sous le soleil de l'été. Il n'a pas de bosse !

Autour du lit, les badauds contemplent, ébahis. Alors Irénée prend Bernabé par la main, le regarde dans les yeux avec beaucoup d'amour et lui dit, en claquant des doigts :

- On les a bien eus, hein ?

Au même instant un coup de tonnerre couvre les voix. Il claque, sec, comme un coup de fouet. Et son roulement ressemble étrangement au bruit d'une charrette qui va en cahotant sur les pierres, les bosses et les trous d'une route blanche poussièreuse.

Et les cigales recommencent à chanter...

 

1."fada" (ou "fadade") désigne en Provence le simplet, l'idiot du village.

2 "La vallée heureuse" désigne la vallée de l'Encrème entre Forcalquier et Céreste dans les Alpes de Haute-Provence 

Pierre-Jean BERNARD (VILLEMUS 1982)

À la mémoire de mon ami le berger BREMOND.

    
Ce conte a obtenu le premier prix des "Oralies 1987" de Haute-Provence
à Gréoux-les-bains, présidées par Yvan AUDOUARD et Pierre-Jakez HELIAS.

 

Saint-martin-les-eaux--la-vallee-heureuse

La "vallée heureuse"

 

Pensées :

*"La meilleure image que nous puissions donner de notre incompréhension de l'Univers est celle d'un insecte volant contre une vitre, et qui tente vainement de sortir parce qu'il ne conçoit pas le verre" (PJB)

 
*"Le temps n'existe pas, le passé, le présent et l'avenir se confondent, seules les formes évoluent , il suffit de se regarder quelquefois dans un miroir pour s'en convaincre" (PJB)
 
*"On va dans les étoiles, et on ne sait toujours pas ce qui se passe sur le talus en face de chez soi..." (Jean Giono - conversation - Manosque 1967)
 
*" Il y a une très belle vue de cette fenêtre" : Cette remarque n'était cependant pas tout à fait étrangère à la physique, puisque la beauté d'une théorie scientifique était pour Einstein un reflet de la beauté de la nature " L.INFELD. 
 

* "Nous sommes, par le nombre et la propriété de chacun de nos sens, bornés à être en rapport avec les eules combinaisons et modifications de la matière, dont l'ordre est relatif à nottre conservation. Cette réflexion me porte à penser qu'il existe des animaux doués d'organes différents des nôtres, et dont les facultés les mettent en relation avec des matuères d'un ordre différent de celles qui nous affectent" (F.A.Mesmer, in "le magnétisme animal" 1772)

 

* "Le bourdon porte une canadienne et le papillon est fragile des bronches" (Jean-Marie Pelt )

 

 

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Publié par BERNARD - dans Bibliographie
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