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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 07:34

  La crypte des vagues mortes                                       

                                           LE CHANT DU PACIFIQUE. 

 

Si un jour le coeur vous en dit, et votre porte-monnaie aussi, vous pouvez quitter les frimas pour rencontrer le soleil, un océan sans limites, une douce chaleur et des plages de sable fin caressées par un vent léger...

De nos jours, Papeete, capitale de Tahiti, possède une piste d'aviation construite sur le lagon, des hôtels modernes pour touristes aisés, des buildings, des soldats et une bombe atomique du côté de Mururoa (1).

Aujourd'hui c'est Noël, le 1984 eme. et je vous invite dans le Tahiti d'avant pour une nuit de fin d'année estivale, celui sorti tout droit des légendes...

En 1956, il y a donc 28 ans, l'île de Tahiti était déjà atteinte par la civilisation, un cancer qui commençait à la ronger patiemment. Naturellement, il y avait des marins venus de tous les pays du monde ; ils consommaient la bière à flots dans des cabarets qui se voulaient typiques, entourés de belles filles à l'air vaguement chinois. Mais il y avait aussi de vrais polynésiens dans les villages reculés de Bora-Bora (l'île d'en face), aux Marquises, à Wallis et Futuna. Les hommes possédaient une peau nacrée et bronzée, des cheveux noirs de geai, ils étaient grands et robustes et sympathiques. Quant aux femmes, elles étaient très belles et parfumées au Tiaré (2), passant la plupart de leur temps à se baigner dans les eaux cristallines du lagon, à chanter et à danser. Nous autres, gens des pays du soleil couchant, nous leur apportions la syphilis, et nous leur apprenions à boire et à fumer jusqu'à en mourir...

Tout surprenait dans les îles : les croyances, les us et coutumes, la beauté et une morale venue de je ne sais où et qui admettait, par exemple, de confiait son enfant à  un voisin si on ne le voulait plus pour une raison quelconque !

Guère de travail, la nature pourvoyait aux besoins, avec beaucoup de "tamaras" (grands banquets) et de danses sur le sable chaud pour n'importe quel prétexte. Leur croyance, je crois, c'était l'Amour et la musique. Les rythmes tahitiens ont fait le tour du monde. Rythmes sortis d'une guitare sèche, d'un bambou creux, d'un tam-tam, d'une flûte en roseau, d'un "bongos" ou d'un "pahu". Je vous cite quelques airs pour la poésie des noms : Tahua (avec le docteur), Ofé (la femme tahitienne),Orivivo (la danse de la flûte), Vahiné Tahiti ( la femme tahitienne, un tube), Fautaua (la pluie), Pareu Mutumutu, Tomaraafei...

Si vous pouviez les écouter, vous remarqueriez dans ces musiques des résonances troublantes du rock and roll et du swing, mêlées à des accents péruviens. La mort et le malheur n'étaient guère représentés dans les chants ; je n'en connais qu'un : Murae, une marche funèbre. Par contre, la danse de l'amour, le fameux Tamouré, a fasciné et envoûté bien des marins depuis la visite première du navigateur Wallis. Cet appel à l'amour a enchanté bien de nos nuits autour d'un feu de bois ou d'un Tamara, agapes fraternelles qui consistaient à cuire un petit cochon de lait entre des pierres brûlantes enterrées et recouvertes de feuilles de palmier. Une fois que les étoiles s'étaient éteintes, il ne nous restait plus qu'à courir sur la plage pour plonger notre corps fatigué dans la vague. Les eaux étaient chaudes et caressantes, presque voluptueuses. Parfois, réveillé dans son sommeil profond, un poisson-lune nous regardait d'un oeil rond et inquiet, mais ma vahiné le caressait de la main avant de le libérer dans l'écume d'argent.

En cette époque de Noël, nous naviguions par des nuits étoilées sans lune, bleues et calmes, sereines et somptueuses. L'étrave de notre navire fendait le plancton lumineux. Des poissons mystérieux accompagnaient note sillon féerique de laboureur de l'océan. Je dormais sur le pont, bercé par le roulis et câliné par le vent et au-dessus l'insondable univers rabattait sur moi sa couverture scintillante.

Nous avions visité la majeure partie des îles du pacifique : la Nouvelle-Calédonie, les Nouvelles-Hébrides, les Wallis et Futuna, les Fidji, etc...mais aussi l'île de Vanikoro (archipel de Santa-Cruz) sur laquelle habitait un missionnaire blanc entouré d'anciens cannibales suivant Aubert de la Rüe (4). C'est ici que vint mourir  dramatiquement La Pérouse et ses équipages. Et puis aussi l'île volcanique Ambrym (Nouvelles Hébrides), dangereuse, possédant malgré tout un minuscule village aux cases de bois alignées sous les palmiers et chapeautées d'un inquiétant panache noir. D'autres dizaines d'îles encore, perdues, ignorées, se ressemblant les unes aux autres et dont les noms chantent :  Vanua-Lava, Espirito-Santo, Torrés, Efaté...

C'est dans une de ces îles du bout du monde, Maré ou Lifu, je ne m'en souviens plus, que notre navire s'ancra le soir de Noël, dans une baie protégée, pour une visite protocolaire aux indigènes du coin. Donc, pour la veillée, après avoir débarqué un volumineux matériel cinématographique, non sans mal et quelques bains forcés car sans port, nous leur projetâmes un film presque de circonstance "le corsaire noir" ! Je me souviendrais toujours de cette soirée de gala sous les étoiles. Assis à même le sol sous les cocotiers, très captivés par les images mouvantes, nos amis d'un soir réagirent tels des petits enfants à la vue du film : se protégeant le visage des coups d'épées que distribuait généreusement le corsaire, ou riant franchement à l'apparition de la Belle, vêtue d'une longue robe à cerceaux et qui embrassait son partenaire sur les lèvres. Vous imaginez l'insolite de la scène !

Après ce joyeux divertissement, le chef de la tribu, sublime et posé, remercia notre équipage dans un anglais parfait, puis il nous convia à un souper champêtre composé de diverses crudités et de beignets de poissons crus, des beignets que mon cordon-bleu de grand-mère aurait jalousé...

Une fête dansante, comme de bien entendu, clôtura notre visite. C'est ce soir là que je connu la danse du "Pilu-Pilu" : des centaines de danseurs, femmes et hommes alignés, martelaient en cadence le sol avec les pieds, et dire que le grondement ainsi provoqué ressemblait à celui annonciateur d'un tremblement de terre n'est en rien exagéré. "Pilu-Pilu" angoissant ou joyeux, un genre de Tamouré bien à eux. C'est aussi au cours de ce spectacle que j'ai remarqué  la similitude des costumes de ces indigènes avec ceux des tahitiens, surtout la ressemblance des parures...

On est étonné de constater, des Marquises jusqu'à la Nouvelle-Calédonie, la présence de morphologies si variées sur cette étendue relativement restreinte de l'immense Pacifique. On y rencontre des noirs, des indigènes à la peau plus claire et qui ne ressemblent aux noirs que par le fascié, des "noirs" albinos, rouquins, à la peau parsemée de taches de rousseurs (3), des polynésiens dont le physique est presque semblable au nôtre, et des indigènes croisés avec des blancs, les premiers envahisseurs. Puis vinrent les asiatiques. Pour moi il ne fait aucun doute que les tahitiens, les wallisiens et les futuniens, et autres peuplades assimilées, implantées par excellence sur le pacifique comme un cheveu sur la soupe, parviennent des côtes ouest de l'Amérique du Sud, descendants directs des Incas et Mayas, comme l'a prouvé l'expédition du Kon-Tiki de Thor Eyerdhal.

Une autre hypothèse, celle du continent de Mu englouti sous les eaux au cours d'un immense cataclysme, paraît imaginaire mais séduisante, au même titre que la légende de l'Atlantide disparu.  Par là-bas il y a beaucoup de légendes qui ont fait rêver ou délirer de nombreux auteurs, mais sous chaque légende se cache un brin de vérité, un souvenir confus de l'humanité effacé par le temps...

                                                                Pierre-Jean Bernard - 1984 -

 

1 - En polynésien les "u" se prononcent "ou".

2 - Tiaré : fleur des îles de la Polynésie dont les habitants extraient un parfum envoûtant et tenace !

3 - véridique !

4 - Aubert de la Rüe : explorateur de cette partie du Pacifique et qui écrivit "Nouvelles Hébrides, îles de soufre et de corail" - 1945.

Danseurs du Pilu-Pilu à Lifou . 1956.

Danseurs du Pilu-Pilu à Lifou . 1956.

Tribu des Nouvelles-Hébrides - Espiritu-Santo. J'étais avec un camarade. Quand les guerriers nous ont vu ils se sont approchés...nous sommes partis ! 1956.

Tribu des Nouvelles-Hébrides - Espiritu-Santo. J'étais avec un camarade. Quand les guerriers nous ont vu ils se sont approchés...nous sommes partis ! 1956.

Mon ami le tahitien sur la plage de Papeete. 1956.

Mon ami le tahitien sur la plage de Papeete. 1956.

The beat of Tahiti, disque version originale acheté à Papeete.  1957

The beat of Tahiti, disque version originale acheté à Papeete. 1957

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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 07:32

                                  "LA CRYPTE DES VAGUES MORTES"

                                        

                                                            "SOURIS" NOTRE CHATTE

 

Jours d'automne comme tant d'autres; heures exquises, jour d'automne. Ces moments sont les miens, les nôtres.

Dans la cheminée les bûches pétillent, tandis que le vent glisse sous la porte en hurlant de colère. La flamme de la chandelle lutte et vacille, puis gagne et anime les ombres. Près de l'âtre notre chatte soupire sur un coussin moelleux : quel temps de chien !

Lorsque les flammes de mon feu s'étirent, et que le bois claque parce que sa chair éclate, alors "Souris" vient contempler le spectacle avec ses grands yeux bleus des mer du sud. Elle reste pensive. Elle fixe le coeur des flammes, ou bien suis des yeux, nonchalante, une scorie qui danse dans l'air. De temps en temps elle ferme ses paupières et doit songer à nos courses dans la campagne, lorsque des papillons brodaient du bleu dans la douceur du printemps. Elle songe aux fleurs et à l'herbe verte, peut-être, même, à l'eau de la rivière dans laquelle elle trempait ses pattes avant de s'allonger sur une pierre lisse au soleil de l'été.

Notre chatte siamoise est câline. Elle a le regard de Satan et une âme de chérubin. C'est un félin aristocrate qui a laissé son pédigrée au vestiaire pour descendre dans la rue avec les chiens du berger. Mais elle garde toujours une certaine attitude hautaine.

Tous les animaux de la ferme l'ont adoptée, à part les poules, ces gallinacées stupides et obstinés qui encombrent nos jambes. Les chiens ont été forts surpris de voir notre animal diabolique nous emboiter le pas pour la promenade, et surtout venir à leur rencontre malgré leurs aboiements ! Car "Souris" ne leur a jamais tourné le dos , ni esquissé une fuite devant eux. Alors les chiens ont compris qu'ils avaient à faire à un animal digne d'intérêt. Depuis, c'est "Souris" qui regarde les chiens se battre entre eux tranquillement assise dans l'herbe !

Naturellement, vous vous en doutez, notre chatte est intelligente. Elle nous aime bien et nous l'aimons aussi beaucoup ; un dialogue réel est né entre nous, nous nous comprenons à demi-miaou !

Un jour, elle a rencontré un matou massif et sauvage qui chassait dans les genêts. Alors après avoir empêché  tout le village de dormir, les deux amoureux ont sacrifié à l'amour.

"Souris" a attendu les petits pendant deux longs mois. Puis, la nuit de l'anniversaire de ma femme, "Boule" est venu au monde vers deux heures du matin. Notre chatte nous a sortis du lit pour l'assister ! "Boule" a dit bonjour au monde tandis que sa mère l'enveloppait d'une mélopée de ron-rons. Nous n'avons plus fermé l'oeil de la nuit ! "Boule", digne fils d'une mère racée et d'un matou campagnard, possède un long pelage noir et blanc, et des yeux verts perdus dans un masque sombre.

Nous l'avons donné au berger.

                                                                   Pierre-Jean BERNARD (Villemus 1973)

Fatiguée de marcher à côté de nous dans la colline elle demandait d'être portée sur le dos, en l'occurrence par ma fille !

Fatiguée de marcher à côté de nous dans la colline elle demandait d'être portée sur le dos, en l'occurrence par ma fille !

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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 07:30


BERNABÉ et IRÉNÉE

Conte extrait de "La crypte des vagues mortes" - recueil non publié -

Pierre-Jean BERNARD (VILLEMUS 1982)

 Mon-ami-Bremond--le-berger-1973---Villemus-04.jpg

Le berger m'a conté l'histoire de Bernabé et Irénée
alors qu'un soir le couchant avait enflammé le ciel...

 

Chez nous, en Provence, dans presque tous les hameaux, il y a toujours, en plus du maire ou du curé, le "fada" ou la "fadade" du village (1).
Ce n'est pas que les gens y soient plus fous qu'ailleurs, mais lorsque les mauvaises langues gaspillent leur temps au soleil, elles égratignent les pauvres bougres.


Dans un village de "la vallée heureuse" (2) il existait jadis deux brebis rejetées par le troupeau et oubliées par le Berger : Irénée la bossue et Bernabé le simple.

Le père d'Irénée avait exagéré sur les bonnes bouteilles de vin toute sa vie et c'était pour cette raison que sa fille était bossue : chez nous, en Provence, on trouve facilement la cause de l'effet. Quant à Bernabé, simplet parce que trop brave, il était le fils d'un maçon italien venu ici avec sa cousine germaine pendant la guerre : chez nous, en Provence, il y a beaucoup d'italiens.

Le berger m'a raconté l'histoire d'Irénée et de Bernabé alors qu'un soir le couchant avait enflammé le ciel, et que nous étions tous les deux assis sur un rocher, le regard posé sur la vallée. Près de nous, le grelot du troupeau égrenait des sons paresseux tandis que les chiens, couchés au pied d'un cade, prenaient un repos bien mérité...

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La bossue se repose sur le pas de sa porte et Bernabé s'approche d'elle en rasant les murs... il fait très chaud et, avec le soleil qui tombe droit, les pierres blanches font mal aux yeux. Les cigales essayent de chanter mais, comme elles n'en ont pas le courage, cela commence par un léger craquètement, suivi d'un raclement qui meurt aussitôt... la bossue ouvre la bouche comme un poisson auquel il manquerait l'eau. Elle passe et repasse un mouchoir sur sa poitrine au corsage dégrafé. Ses cheveux lui collent aux tempes... Bernabé reste un moment à la contempler et son regard effleure la naissance des seins... il parle enfin :

- Il fait chaud, hein ? Tu prends le frais Irénée ?

- Tu crois ? répond-elle. On se croirait près du four du boulanger !

- Sûr ! Je m'en doutais à te voir là à gober les mouches ! Vé, je viens de finir mon restant de daube d'avant-hier et je me suis dit : tiens, si j'allais boire le café chez Irénée ! Et même un café bien fort et chaud pour me couper la soif, sinon j'avale la Durance et ses poissons !

Irénée se pousse un peu sur le vieux banc en pierres installé sous un mûrier, un arbre qui se débrouille toujours à remuer, même quand il n'y a pas de vent. Une fois que Bernabé s'est assis, Irénée se lève lentement et pose son mouchoir sur le banc, là où ses cuisses ont laissé leurs marques humides. Elle dit :

- Attends un instant, je vais moudre le café.

Elle rentre dans sa maison aux volets mi-clos. Quelques mouches y bourdonnent dans la pénombre et une vieille horloge y balance son pendule. Dehors, Bernabé attend... mais il se trouve idiot d'être assis à côté d'un mouchoir posé sur un banc, tandis que la pointe de son soulier fait des dessins dans la poussière. Alors, à son tour, il entre dans la maison aux volets mi-clos en jetant un coup d'oeil furtif derrière lui.

La porte se referme et les cigales se mettent à chanter...

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On jase dans le village : Irénée et Bernabé ont bu le café ensemble, chez elle ! Même qu'il leur a fallu tout un après-midi. Maintenant qu'ils se retrouvent tous les jours à l'heure de la sieste, on ne jase plus, on calomnie.

Tiens ! On dit que si le simplet fait un enfant à la bossue, sûrement qu'il sera taré. On dit qu'il sera laid, à cause de la bosse ; on dit qu'il sera idiot à cause de l'esprit du père. On discute, on rit, on passe le temps quoi ! On fait même des paris stupides, cependant personne ne mise son âme de chrétien...

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Des mois ont passé...

Un beau matin, Bernabé se précipite à l'église. Ses pas résonnent dans la nef principale et se mêlent à ses cris. Il cherche monsieur le curé en hurlant à faire rougir les saints de pierre :

-Monsieur le curé, monsieur le curé, Irénée a les douleurs, Irénée a les douleurs, vite !

Monsieur le curé sort du presbytère l'air surpris et s'avance vers Bernabé qui crie toujours :

- Monsieur le curé, monsieur le curé ! Irénée a les douleurs, mon Irénée !

Et ses cris résonnent, et ses cris résonnent...

Bernabé, il convient de le préciser, est un bon chrétien puisqu'il va tous les dimanches à la messe... de plus, Irénée et lui n'ont plus de famille, et tous les gens sont indifférents, aussi il vient trouver monsieur le curé pour lui demander de l'aide. Ce dernier le rassure :

- Mon enfant (il regarde son ventre rond ajusté sous sa soutane), ne vous affolez pas. Voici un acte bien naturel que d'enfanter : "tu enfanteras dans la douleur".

Monsieur le curé tient son ventre rond et Bernabé l'interrompt :

- Oui, mais si cela allait mal, le Bon Dieu n'est pas là. Il nous faudrait un docteur et le docteur est à Manosque. Pour aller à la ville il faudrait la diligence, et elle est déjà passée !

Cette constatation le désespère. Monsieur le curé a joint les mains.

- Que puis-je pour vous ? demande l'homme en noir d'un air impuissant. Prions, tout ira bien.

Bernabé est tout tremblant malgré la chaleur de l'été. Monsieur le curé marmonne une prière...

Alors Bernabé part en courant en murmurant quelque chose de pas très catholique. Il sort sur le parvis de l'église, tel un démon de sa boîte, et le soleil lui saute aux yeux. Il les cache de sa main, mais celle-ci n'est pas assez grande pour masquer ses larmes. Un long moment il tourne en rond sur la place du village vide, puis il se colle contre le tronc d'un platane en sanglotant...

Les cigales se sont tues.

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C'est une main amicale qui lui caresse l'épaule. Cette main est celle d'un homme grand, d'un homme fort. Il y a dans son regard une infinie tendresse. Il est vêtu de haillons et son autre main porte un fouet. Il parle, autoritaire :

- Viens, dit-il, avec ma charrette nous allons partir pour Manosque. Là, ta femme accouchera et vous reviendrez ensemble ensuite.

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....la charrette cahote et grince sur la route blanche et poussiéreuse. Le fouet claque.Le charretier parle au cheval, et le cheval, obéissant, essaye d'éviter de son mieux les trous et les bosses. Irénée pousse de grands cris par intermittence tandis que Bernabé, qui tient la tête d'Irénée posée sur ses genoux, tremble de devoir remplacer l'office d'une sage-femme en cours de route !...

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L'enfant est venu au monde avec le chant du rossignol.

...Bernabé a remercié chaleureusement le charretier. Ce dernier n'a pas voulu d'un peu d'argent. Il a dit qu'il voyageait à travers la région pour offrir ses services à couper les lavandes, ou à trouver des nappes d'eau car il était un peu sourcier. Il a dit aussi qu'il vivait seul dans la montagne et qu'il rentrerait chez lui dès que l'hiver approcherait. Il n'a rien ajouté de plus. Puis il a longuement serré la main de Bernabé le simple, et en lui donnant une tape amicale sur la bosse il a dit :

- T'en fais pas, ce sera un beau petit !

Puis il est parti...

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Quelques jours après, Irénée et Bernabé sont de retour au village par la diligence du matin. Pour la première fois, presque tout le village se rue vers la demeure de la bossue. Les curieux entrent dans la maison, presque en force, et se bousculent autour du lit.

Sur le lit, Irénée repose, souriante, la bosse enfouie dans des coussins.
Elle est belle.


A côté d'elle, Bernabé tient l'enfant dans ses bras, étranger au bruit de basse-cour qui emplit la chambre. L'enfant est rose. Il a les yeux bleus comme le ciel au-dessus de la vallée et les cheveux blonds comme les blés sous le soleil de l'été. Il n'a pas de bosse !

Autour du lit, les badauds contemplent, ébahis. Alors Irénée prend Bernabé par la main, le regarde dans les yeux avec beaucoup d'amour et lui dit, en claquant des doigts :

- On les a bien eus, hein ?

Au même instant un coup de tonnerre couvre les voix. Il claque, sec, comme un coup de fouet. Et son roulement ressemble étrangement au bruit d'une charrette qui va en cahotant sur les pierres, les bosses et les trous d'une route blanche poussiéreuse.

Et les cigales recommencent à chanter...

 

1."fada" (ou "fadade") désigne en Provence le simplet, l'idiot du village.

2 "La vallée heureuse" désigne la vallée de l'Encrème entre Forcalquier et Céreste dans les Alpes de Haute-Provence 

Pierre-Jean BERNARD (VILLEMUS 1982)

À la mémoire de mon ami le berger BREMOND.

    
Ce conte a obtenu le premier prix des "Oralies 1987" de Haute-Provence
à Gréoux-les-bains, présidées par Yvan AUDOUARD et Pierre-Jakez HELIAS.

 

Saint-martin-les-eaux--la-vallee-heureuse

La "vallée heureuse"

 

Pensées :

*"La meilleure image que nous puissions donner de notre incompréhension de l'Univers est celle d'un insecte volant contre une vitre, et qui tente vainement de sortir parce qu'il ne conçoit pas le verre" (PJB)

 
*"Le temps n'existe pas, le passé, le présent et l'avenir se confondent, seules les formes évoluent , il suffit de se regarder quelquefois dans un miroir pour s'en convaincre" (PJB)
 
*"On va dans les étoiles, et on ne sait toujours pas ce qui se passe sur le talus en face de chez soi..." (Jean Giono - conversation - Manosque 1967)
 
*" Il y a une très belle vue de cette fenêtre" : Cette remarque n'était cependant pas tout à fait étrangère à la physique, puisque la beauté d'une théorie scientifique était pour Einstein un reflet de la beauté de la nature " L.INFELD. 
 

* "Nous sommes, par le nombre et la propriété de chacun de nos sens, bornés à être en rapport avec les seules combinaisons et modifications de la matière, dont l'ordre est relatif à notre conservation. Cette réflexion me porte à penser qu'il existe des animaux doués d'organes différents des nôtres, et dont les facultés les mettent en relation avec des matuères d'un ordre différent de celles qui nous affectent" (F.A.Mesmer, in "le magnétisme animal" 1772)

 

* "Le bourdon porte une canadienne et le papillon est fragile des bronches" (Jean-Marie Pelt )

 

 

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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 07:30
...alors il meurt sans bruit dans l'anonymat du champs où respirent ses milliers de frères.

...alors il meurt sans bruit dans l'anonymat du champs où respirent ses milliers de frères.

                                               L'éveil        🐝                        

 

Chez moi, dans le Luberon, le printemps ouvre ses portes un peu plus tard, au mois de mai...

Au  mois de mai la terre s'éveille, respire, s'étire, et le frisson qui la parcourt fait sa peau se hérisser de fleurs et d'herbes tendres. C'est un frisson de bonheur, comme celui qui me passe dans le dos lorsque je suis ému.

Les chatons duveteux pointent sur les arbres avant de s'épanouir en feuilles neuves. Les chênes, eux, ont encore leur dépouille jaunie, vestige du printemps précédent ; ils la tomberont au premier coup de vent. Sur les bords du chemin qui mène au coteau, entre deux haies de ronces recouvrant un mur de vieilles pierres sèches, les violettes écartent les herbes pour toucher au soleil. Le chemin des violettes sent bon, il a l'odeur du renouveau. Quelques grillons y vocalisent et un lézard vert s'y chauffe au soleil sur un lit de mousse.

En bordure des champs de blés verts il neige des pétales d'églantier, et la terre laisse filer son trop plein d'eau qui murmure dans les rigoles en égratignant les mottes de terre grasse.

Les hirondelles sont revenues de leurs lointains pays et nichent dans la bergerie. Elles nichent dans la bergerie parce qu'elles y trouvent la tiédeur du troupeau et d'innombrables mouches à portée de bec ! Lorsque le berger blanchit les murs à la chaux pour désinfecter, il prend bien soin de couvrir de chiffons les nids des hirondelles : "ce sont de braves petites bêtes" me dit-il.

Les poules partagent leurs graines et les insectes du fumier avec les oiseaux du coin. Dans les bosquets des alentours les rossignols chantent de jour et de nuit, ne s'arrêtant que pour une sieste. Les corbeaux sont revenus dans la vallée becqueter les vers  dans les sillons fumants des labours printaniers. Les coucous nous appellent de loin tandis que les pigeons ramiers roucoulent dans la futaie. Les alouettes filent vers le ciel en s'égosillant, ivres d'air et de lumière, une ivresse solennelle, puis plongent dans les bosquets pour y commencer à fonder une famille. Quelques pies jacassent dans les haies et y font taire les rossignols qui y lançaient des gammes.

C'est l'époque des longs jours qui commence. Toute la nature vibre et palpite, c'est l'air qui en est son sang et le soleil son  âme.                                                                                                                     

Les champs de blé, d'orge, de luzerne et de sainfoin rivalisent ensuite de beauté : ils sont tous habillés de vert, mais chacun sur un ton différent. Les coquelicots et les bleuets partagent avec eux la terre nourricière, et on dirait que la terre saigne. Par endroit la terre est encore sèche et sa peau  craquèle, comme si un tremblement de terre avait ouvert des crevasses au royaume de Lilliput. De ces crevasses surgissent des grillons, monstres noirs qui voisinent avec les coccinelles, ces dernières aussi nombreuses que les criquets éclatant en gerbe sous les pas. Prés de là des punaises s'accouplent sur des tiges d'herbe et je me demande si ce n'est pas ce laisser-aller qui fit, un jour du début des temps, rougir la bête du Bon Dieu ! Les premières abeilles se reposent ou travaillent sur les coquelicots, d'humbles coquelicots qui se plaisent en compagnie du froment, ce qui me fait dire qu'ils gardent le grenier du monde. Connaissez-vous l'humble coquelicot ? Certes oui, mais point intimement. Il vaut bien la peine que je vous le présente :

Quand le coquelicot n'est pas éclos, il penche la tête, une tête ovale comme un ballon de rugby et poilue comme un ventre mâle. Dans cette tête, la mère-plante porte le fruit de longs jours d'attente au soleil et qui se prépare à éclater un matin. A l'intérieur, la fleur est toute recroquevillée, pliée, fripée, tel un enfant dans le ventre de sa mère. Bien avant d'éclore la fleur est prête. Elle a viré du vert au blanc, du blanc au rose, puis du rose au rouge. Pour sa naissance, sa tête se redresse pour regarder le ciel bleu et elle s'épanouit en quatre pétales de velours rouge au soleil. La plante suce du sol la maigre humidité qui suffit à entretenir la vie en elle. Pourtant, s'il pleut, s'en est fini pour le coquelicot, ses pétales sont trop fragiles...pour l'instant il se balance au milieu des blés, offrant un support aux insectes, un lit aux criquets et la pitance à quelques autres. Après avoir goûté la journée à la chaleur du printemps, vieillissant, ses pétales se plissent comme la peau d'un vieux monsieur. Alors il meurt sans bruit dans l'anonymat du champ sur lequel respirent ses milliers de frères... 

                                                                                                                                               

Après une pluie, la senteur de la terre humide monte à nous dans les chemins creux tout à coup renaissants et joyeux. Par l'attouchement enchanteur de ses rayons furtifs, le soleil fait resurgir les papillons tandis que des mouches affamées viennent s'attaquer aux côtelettes, toutes saupoudrées de thym et que nous mettons à grésiller sur un petit feu de bois pour le déjeuner. Les mouches, ces agaceuses, vont et viennent, se posent, essuient leur trompe puis lissent, à la manière de mon chat, leurs ailes aux reflets argentés.

Justement, sur le pré, notre chatte donne la course à des souris imaginaires : elle s'aplatit au sol pour faire croire qu'on ne la voit pas...elle arrondit ses prunelles...son poil vibre avec ses oreilles rabattues en arrière...ses pattes postérieures tricotent un peu d'herbe...puis elle s'élance après une feuille qui roule au vent...et elle termine sa course en grimpant au tronc d'un chêne...                                                                         

...C'est maintenant l'heure de l'Angélus et du troupeau qui rentre. Son flot laineux coule de la montagne, et cascade lorsque les chiens mordent aux jarrets. En cet instant le troupeau éclate, puis se reforme, tel un banc de poissons effarouchés.

- Veeeeïïï...veeeÏÏÏ...veeeÏÏÏ...broouuu !

Mon ami le berger gueule ses ordres. Les chiens s'exécutent et font manoeuvrer ; ils ont la langue pendante et le poil plein de poussière. La terre fume, et la fumée monte de dessous les sabots du troupeau. A part, à l'arrière, les chèvres brunes, dignes cousines des chevreuils, empruntent des chemins escarpés et font des fantaisies alors qu'elles pourraient très bien suivre la piste.

Pressées de tremper leur mufle baveux dans l'eau froide de l'abreuvoir, les bêtes hâtent l'allure à l'approche de la bergerie. Elles deviennent tout à coup disciplinées. Appuyé sur son bâton noueux, une herbe à la commissure des lèvres, le berger se contente alors de les suivre du regard de loin tout en contemplant le jour qui baisse...

...Le couchant a posé sur le ciel un boulet ardent que le Luberon, tel un bateleur , grignote petit à petit. Quand la montagne a avalé le boulet une ombre immense tire le rideau sur la ferme. Presque aussitôt une fraîche haleine passe sur nous et nous invite à suivre le troupeau vers la bergerie.

 

Extrait de la "crypte des vagues mortes"( non publié ) - Villemus (04) - 1973 -

Par Pierre-Jean BERNARD - primé aux "jeux floraux de Tarascon 1973 -

 

Nota : notre chatte se nommait "Souris" - Mon ami le berger Bremond -

Villemus (04)

 

                      

Les chèvres brunes sont disciplinées.

Les chèvres brunes sont disciplinées.

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